Alain Minc ou « le poids des circonstances dans la vie d’un homme »

Puisque la thèse d’Alain Minc, dans sa biographie L’Homme aux deux visages : Jean Moulin, René Bousquet, itinéraires croisés (Grasset), consiste à relativiser le rôle des convictions dans le destin d’un individu, pour démontrer que l’essentiel tient dans les circonstances, on pourrait se demander ce qui pousse cet homme-là à renouveler un délit de contrefaçon : une carrière trop bien remplie ? un agenda surchargé ? un carnet d’adresses qui lui donne un sentiment d’impunité ? N’en croyons rien.

Tout est affaire, au contraire, de conviction et je gage qu’à agenda égal un autre individu pourrait tout aussi bien, fort de son libre arbitre, choisir de ne pas abuser d’une position confortable pour piller et rapiner, sous prétexte que le travail de recherche ne serait que besogne et que le travail créateur ne consisterait qu’en un rapiéçage rapide de morceaux choisis.

Si le TGI de Paris a décidé aujourd’hui de condamner Alain Minc pour contrefaçon dans son ordonnance de référé, c’est parce que cet auteur a « manifestement reproduit, en cherchant a minima à modifier les phrases, le plus souvent en résumant des passages et en changeant quelques mots ou expressions (…) les éléments caractéristiques de ces extraits. » Le « poids des circonstances » n’y est pour rien. Quant à Pascale Froment, l’auteure de la biographie contrefaite, biographie de référence sur René Bousquet, elle a agi par conviction, parce qu’elle a voulu défendre un travail de recherche et d’écriture dont elle était convaincue de l’originalité. Les juges l’ont entendue et ont en été convaincus.

Veille juridique : un article sur le parasitisme artistique

La protection des œuvres de l’esprit connaît des limites imposées en particulier par la notion de fonds commun mais aussi par le simple fait que les idées sont de libre parcours. Les idées, et encore les faits, faits biographiques ou historiques. Il s’agit en effet de ne pas entraver la création en protégeant excessivement le matériau utile à l’écriture d’ouvrages historiques, de biographies ou de fictions ancrées dans l’histoire.

Mais le risque inverse est que les travaux de mise au jour de données brutes (déchiffrages de lettres, décryptage d’une langue, inventaire des registres) qui peuvent exiger des années de  recherche, ainsi que l’invention de concepts ou l’élaboration d’une théorie, ne soient nullement protégés et puissent être réutilisés en toute liberté par un successeur.

François HERPE consacre donc un article sur « La notion de parasitisme artistique : une arme contre les contrefacteurs astucieux ».  Il rappelle que « La notion de parasitisme artistique peut, quand les circonstances s’y prêtent, se révéler une arme efficace pour suppléer les limites du droit d’auteur et troubler alors la regrettable quiétude des parfaits plagiaires. » Son analyse se fonde sur un arrêt récent de la cour d’appel de Paris qui vient renforcer une jurisprudence déjà bien établie en la matière. Je vous renvoie donc à son site pour mieux comprendre cette notion de parasitisme qui peut utilement compléter celle de contrefaçon.

Après la confiture de rose, what else ?

De source AFP, on apprend qu’Alain Minc, déjà condamné pour contrefaçon partielle de la biographie de Spinoza par Patrick Rödel (voir Plagiats, les coulisses de l’écriture, La Différence, 2007, p. 103-105), vient d’être assigné pour contrefaçon par Pascale Froment, auteur d’une biographie de René Bousquet (Fayard, 2001), qui lui reproche l’emprunt de nombreuses citations dans son dernier livre, L’homme aux deux visages. Jean Moulin, René Bousquet, itinéraires croisés, publié aux éditions Grasset.  L’avocat de la plaignante, Alain Levy, a demandé une audience en référé pour exiger « l’arrêt de la diffusion » du livre ainsi que des dommages et intérêts. Celle-ci est prévue le 20 juin devant la 3e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Affaire intéressante au plus haut point : le juge tiendra-t-il compte du travail original et de la plus value que représente tout le processus de collecte et de mise en perspective effectués par les chercheurs ? ou bien ces données révélées au public au prix d’enquêtes savamment organisées et de patients décryptages ne sont-elles qu’un réservoir libre de droits où chacun puise à volonté, sans demande d’autorisation à leur auteur ?

Plus simplement, la biographe Pascale Froment aura-t-elle laissé quelques coquilles dans sa biographie ou quelque émanation de son imagination, imprudemment reprises par son assigné, pour que l’affaire soit tranchée en sa faveur, sans que la question de la protection du travail de recherche en matière historique soit à nouveau posée sur le fond ? Nous avons déjà traité de cet épineux sujet dans Du plagiat (Gallimard, Folio, 2011, p. 53-58, « un domaine sensible : le travail de documentation ») mais nous reviendrons sur la question de la protection du fait historique dans un prochain article.

Critique, humour et autocritique

La question du plagiat est grave, nous le savons. Pourtant, l’humour est aussi une arme de dissuasion non négligeable : pour preuve cette « Pub antiplagiat » découverte sur You tube, tournée en mode thriller et plutôt drôle, tout en tournant en dérision les plagiaires (« de bonne foi » !). A regarder donc…

Et à lire une critique de Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule (Ed. Léo Scheer, 2013), bien ciblée, sur le site Banlieue Immigrée : « Le plagiat a été intériorisé en France. Il fait partie des us et coutumes des élites, aussi courant que l’eau, peu combattu, toléré, il ne porte ombrage à personne (au contraire). »

Vous n’êtes pas convaincus ? Alors, cette autre pub antiplagiat « Le plagiat, faux pas », réalisée par des étudiants de l’ECE…

 

Humour d’un prétendu plagiaire

Souvenir de lecture : Georges-Armand MASSON, journaliste au Canard enchaîné, publia en 1924 un drôle de livre intitulé Georges Armand Masson ou Le parfait plagiaire, une fausse confession de l’auteur facétieux qui commence par une « Préface en Forme d’Histoire » où il raconte comment, pour faire plaisir à son amie Criquette, il se laisse convaincre par son entourage – les ustensiles de cuisine – de plagier pour écrire un livre rapidement, qui le rendra riche.

L’idée lui est suggérée par « les Ciseaux », prompts à déculpabiliser l’auteur scrupuleux : « Eh ! parbleu, le plagiat. Ne prends pas cet air éberlué. Tu crois encore à l’immoralité du plagiat ? » (p. 18).  … « C’est ainsi que je devins plagiaire et composai ce petit livre. »

S’ensuit une série de pastiches qui constituent ce prétendu plagiat. Dans l’un d’entre eux, intitulé « L’idéal » par Maurice Rostand (poète, romancier et dramaturge, fils d’Edmond), Oxo, prince et poète, apprend qu’il est en réalité le fils d’un épicier, Bornibus. Et de condamner ce monde du faux et de l’imposture où on l’a tenu depuis son enfance :

« Oui, s’évader d’un monde où tout est faux…
Ce qu’on vend pour du thon, c’est du requin-marteau…
On imite, on plagie, on contrefait, on triche
Et la pistache même a le goût de pastiche.
La cocose… Ah ! c’est la grande chose, en effet,
Dieu sait de quoi le beurre demain sera fait.
Il n’est pas jusqu’au salsifis qu’on salsifie…
Moi-même…
MAGGIE : Toi ?
OXO : Oui, moi, je mens, je mystifie,
Dans mes vers frauduleux je ne mets pas le poids. » (P.147-148).Masson-Georges-Armand-Georges-Armand-Masson-Ou-Le-Parfait-Plagiaire-Pastiches-De-Maeterlinck-Mme-De-Noailles-P-Morand-Livre-ancien-874468805_ML

Voilà un morceau du plus mauvais goût que pourrait bien reprendre à son compte un plagiaire pour avouer son forfait tout en amusant la galerie… A ajouter à notre inventaire du système de défense du plagiaire (voir la troisième partie de la Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule).