« Au delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable »

Ce titre d’un roman de Romain Gary – citer ses sources…- traduit parfaitement le verdict tombé hier sur le site d’observatoire des medias Acrimed : Ticket d’entrée, dernier roman publié chez Grasset par le directeur du Magazine littéraire Joseph Macé-Scaron aurait dépassé les limites acceptables de l’influence, de la citation et du recopiage de bon aloi. Il se serait un peu trop inspiré d’un livre de l’américain Bill Bryson, American rigolos – chroniques d’un grand pays,traduit en France en 2001 chez Payot et Rivages.

Acrimed déclenche une affaire inquiétante pour le monde des lettres dont le magazine fétiche se trouve ainsi pris dans une zone de turbulence, alors même qu’il apparaît depuis des décennies comme un outil quasiment incontesté de légitimisation littéraire. Le site internet Acrimed cite tout bonnement les passages en cause qui recouvrent environ deux pages de copier coller affecté de quelques variantes de surfase : Bob au lieu de Bill, par exemple. De fait, Joseph Macé-Scaron n’a procédé à aucun démarquage élaboré pour masquer habilement un présumé plagiat.

Serait-on dans le même cas de figure que lorsque Michel Houellebecq fut accusé il y a quelques mois d’avoir recopié une page de Wikipedia, une autre du Ministère de l’intérieur et encore une autre d’un dictionnaire (voir ci-dessous notre actualité du 7 septembre 2010) ? Blessé, l’écrivain s’était abrité derrière les arguments de l’intertextualité et du collage. Aujourd’hui, la défense est du même ordre : « La littérature ne s’écrit pas ex-nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l’ont toujours fait. L’intertextualité, c’est un classique de la littérature, même si je n’ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque… », relève-t-il. « Avant, en littérature, quand il y avait un clin d’oeil, on applaudissait, aujourd’hui on tombe à bras raccourcis sur l’auteur (…). Et les emprunts, cela devient un crime, un blasphème », ajoute-t-il.

Mais au fait, qu’est-ce que l’intertextualité ? Reportons-nous aux sources même de la critique littéraire qui a élaboré ce concept : Gérard Genette, dans le sillage de Julia Kristeva, en donne une définition claire dans son essai Palimpsestes : c’est la « présence d’un texte dans un autre ». Autant dire que l’intertextualité recouvre toutes les formes d’influences, d’emprunts et de recopiages possibles ! Genette y met la citation, mais aussi le plagiat… sans compter l’allusion, la référence, l’hommage, le clin d’oeil…

A chaque fois, il faut donc distinguer entre toutes ces formes d’emprunts plus ou serviles, plus ou moins créatifs, avec des critères précis dont voici les plus basiques : quelle est l’étendue de l’emprunt ? car même la citation doit s’en tenir à un nombre de lignes limité, en sorte que la lecture de l’oeuvre citée ne devienne pas inutile aux yeux du lecteur. La citation, au lieu de dispenser le lecteur de se reporter à l’oeuvre d’origine devrait même l’inciter à s’y reporter… Autre critère : quel est le degré de transformation de l’oeuvre d’origine ? S’agit-il d’un recopiage sans référence à l’oeuvre source ? Et s’il y a modifications, ne servent-elles qu’à masquer le plagiat ou apportent-elles une réelle plus value à l’oeuvre nouvelle ? L’emprunt est-il signalé ? Mais un emprunt non signalé n’est pas toujours répréhensible : l’hommage ou le clin d’oeil se jouent de la complicité d’un lecteur érudit qui se plaît à retrouver les traces de ses propres lectures…

Georges Perec a su jouer merveilleusement de la réécriture créative en parsemant La vie mode d’emploi de citations clandestines, soigneusement répertoriées dans une annexe du roman, avec quelque esprit facétieux tout de même… Il s’agissait alors d’une véritable esthétique du collage, un vertigineux jeu de miroirs où la grande bibliothèque valsait sous le regard ingénieux de Perec… Le tout est finalement de savoir, dans l’affaire qui nous préoccupe aujourd’hui : d’un point de vue littéraire, à quoi bon ces deux pages de Bryson dans le roman de Joseph Macé-Scaron ?