L’extrait de la semaine 44 !

Le plagiat, c’est quôa ? demandez-vous… Voyons donc ce passage de la conclusion de Du plagiat (Folio Essais, Gallimard, p. 389-390).

« Je m’interroge quelquefois sur ma prédilection pour la question du plagiat. Sans doute fallait-il déjouer, de manière plus ou moins consciente, une peur tout autant qu’une fascination, fascination pour un autre, un auteur, auquel on tend à s’identifier… Quoi qu’il en soit, le souvenir de la nouvelle de Balzac intitulée « Le Chef-d’œuvre inconnu » y est sans doute pour quelque chose : une quête d’absolu qui tourne au barbouillage infâme… Le peintre balzacien avait pourtant atteint sur sa toile la beauté artistique. Un terrible sentiment d’insatisfaction la lui fit détruire. C’est qu’il pensait n’avoir réussi qu’une sorte de compromis entre son idéal et les moyens de sa réalisation : couleurs inscrites sur la palette, techniques bien assimilées du dessin et de la peinture… Ce qui le hantait, c’était l’achèvement d’une œuvre qui puisât en elle-même et en elle seule les moyens de son existence : l’œuvre absolue, qui fait fi de toute référence à une quelconque extériorité, à une quelconque antériorité, pour être vraiment elle-même à soi seule. Rêve proprement inhumain, qui relève d’une hybris condamnable. Tel Icare, l’artiste aspire à ne plus toucher terre – ni référence aucune, ni dette quelconque -, et il trouve là le terme d’une ambition démesurée.

Le plagiat est à l’opposé de l’originalité absolue, mais il naît du même rêve. Le plagiaire aspire aussi au chef-d’œuvre. Mais il est si vide de lui-même qu’il lui suffit, croit-il, de se faire autre, coupant toute amarre avec son intériorité ; refusant toute référence à lui-même, si ce n’est que mystificatrice, il risque, lui aussi, de se perdre.

Quelle est donc la juste mesure entre le vide et l’absolu ? Comment conquérir une originalité capable de soumettre à elle les conditions de sa réalisation et douée, en définitive, de sublimation ? Pure question esthétique, le plagiat est progressivement devenu une affaire d’intérêts financiers. L’arsenal juridique et les enjeux commerciaux dominent aujourd’hui le champ littéraire. La circulation des textes s’est accélérée avec les progrès des techniques de reproduction. L’accès aux livres est beaucoup plus aisé aujourd’hui et, parallèlement, s’est développé un système de protection qui ne fait lui-même que refléter le renforcement de l’individu en tant que statut. Tel est le paradoxe : l’auteur, désormais érigé en forteresse, n’a jamais subi autant de tentations plagiaires. »