Séraphine, aussi…

Séraphine de Senlis, peintre au destin tragique (1864 -1942), a fait l’objet en 2008 d’un film brillant d’originalité et récompensé de sept prix en 2009 lors de l’Académie des Césars.

Le César du meilleur scénario original est pourtant très contestable puisqu’Alain Vircondelet, auteur d’une biographie de Séraphine, publiée aux Editions Albin Michel en 1986, a obtenu la condamnation pour contrefaçon de l’auteur du scénario et de la Société de TS Productions. Le 26 novembre 2010, le tribunal de grande instance de Paris a condamné le scénariste et la société de production à payer, d’une part, à l’auteur de la biographie 25 000 € en réparation de l’atteinte portée au droit moral (le nom de Vircondelet n’apparaît nulle part dans le générique du film) et, d’autre part, à l’éditeur la même somme en réparation de l’atteinte aux droits patrimoniaux (les droits du livre n’ont pas été rachetés pour la réalisation du film).

Précisons en revanche que le film ne fait l’objet d’aucune mesure d’interdiction pour deux raisons : 1) « tous les coauteurs de celui-ci, qui sont susceptibles de voir leurs droits atteints, n’ont pas été appelés en la cause » 2) et surtout, « seule une version du scénario est contrefaisante, et non le film » (p. 28 du jugement du TGI de Paris, 3e chambre, 2e section).

Les juges devaient en priorité se demander si la biographie d’Alain Vicondelet est originale, donc protégeable par le CPI. En effet, les défendeurs n’ont pas manqué de faire « valoir que le livre se contenterait de raconter la vie de Séraphine de Senlis en reprenant des faits historiques qui seraient donc dans le domaine public » (p. 4 du jgt). Autre argument de la défense pour montrer la banalité de l’oeuvre de Vircondelet et, par conséquence, son caractère non protégeable : le biographe aurait puisé dans plusieurs ouvrages antérieurs au sien sans y ajouter de plus value personnelle.

Sur ce premier point décisif, le TGI a argumenté en faveur de l’originalité de l’oeuvre de Vircondelet :

1) le récit qui décrit les faits historiques, en soi non protégeables, révéle au public des événements « auparavant restés dans l’ombre » (p. 5). L’auteur affirme ainsi son originalité par son imagination créatrice. De plus, le récit traite ces faits historiques « d’une manière propre à son auteur », selon une « approche personnelle ou littéraire avec laquelle il les retranscrit ou les commente. »

2) Les sources antérieures évoquées auxquelles aurait puisé à la fois le biographe et le scénariste n’ont en fait qu’ébauché certaines situations et traits psychologiques qui relèvent donc de la créativité d’Alain Vircondelet.

3) Dernier point délicat : la thèse de Madame Cloarec date, certes, de la même année – 1984 – que celle de M. Vircondelet (à partir de laquelle il a publié son ouvrage chez Albin michel) ; cependant, elle n’a été disponible en bibliothèque qu’en 1997. L’antériorité ne peut donc être alléguée.

Concernant la contrefaçon elle-même, les demandeurs avaient relevé 35 emprunts, de nature littérale ou non. Le tribunal en a retenu un quart, soit 9. En effet, certains emprunts correspondent à des caractéristiques psychologiques de Séraphine qui n’apparaissaient pas clairement dans les sources antérieures. On retrouve ainsi, quasiment calqué : « Elle repousse tout avec dédain, avec ennui. Elle veut qu’on la laisse seule. » (biographie, p. 161) « Elle repousse tout avec dédain. Elle veut qu’on la laisse seule » (scénario p. 98).

Ou bien c’est une image poétique originale qui est reprise : « La peinture, dit-elle, c’est passé dans la nuit, ça s’est perdu dans la nuit » (bio, p. 161) ; « Elle dit que la peinture, c’est passé dans la nuit, ça s’est perdu dans la nuit » (scénario, p. 98).

Une autre fois, c’est toute une description détaillée qui se répète : « L’admission y était relativement chère. Elle eut donc sa chambre à elle, ses petites affaires personnelles, déjeuna en salle à mager, dans des assiettes en faïence, mais sans couteau… ». Le tribunal considère en particulier que la présence des termes « relativement » et « petites » ne s’imposaient nullement dans cette description qui ne découle donc pas logiquement de la situation de Séraphine, admise au pensionnat. L’adjectif « petite » a une valeur affective qui porte la marque délibérée de son auteur. La contrefaçon est ainsi établie.

Pour finir, retenons seulement ce superbe passage, le plus original sans doute qui porte l’empreinte personnelle du biographe Vircondelet :  » Quand il y a des fleurs qui poussent ainsi, je sens que des choses douces, que je ne pourrai pas vous expliquer, ma mère, coulent en moi. C’est comme vous diriez du miel, des liqueurs chaudes qui se glissent le long de tout mon être. Je me dis alors que Dieu m’aime. Il est là en moi, il est comme un amoureux avec moi, il se coule dans moi. » (Vircondelet, p. 68- 69) ; « Quand il y a des arbres qui poussent ainsi, je sens que des choses douces que je ne pourrais pas vous expliquer. C’est comme vous diriez du miel, des liqueurs chaudes. Je me dis alors que Dieu m’aime, il est comme un amoureux avec moi. » (Provost, scénario, p. 74).

En revanche, n’ont pa été retenues des reprises d’éléments jugés banals, imposés par la situation ou le sujet, relevant du fait historique ou présents dans des sources antérieures.

Ce jugement de 29 pages a au moins le mérite de rappeler précisément la méthode d’évaluation de la contrefaçon et les critères les plus déterminants. Or, on sait à quel point les biographies, les essais ou les ouvrages historiques sont trop souvent jugés de libre parcours, sous prétexte qu’ils s’appuient sur des travaux antérieurs, mais en oubliant quelquefois tout le travail de recherche préalable, de construction intellectuelle, d’interprétation personnelle et, enfin, d’écriture qu’ils exigent pour devenir des oeuvres originales et protégeables. Qu’on se le dise !

Récemment, le journaliste Emmanuel Lemieux a même rappelé une autre affaire touchant le biographe Alain Vircondelet : trop vite qualifié d’écrivain secondaire sous prétexte qu’il ne rechigne pas devant le travail de recherches patientes et inédites, il aurait beaucoup inspiré une biographie en vue de Marguerite Duras…