Le nouveau grand rabbin de France pas si nouveau

Lors de l’affaire de plagiat et d’usurpation du titre d’agrégé de philosophie qui avait touché en avril 2013 le grand rabbin de France, notre article du Monde « Les nouveaux faussaires  » se terminait volontairement sur une note un peu légère, une chanson à peine parodiée de Brassens. Car les enjeux étaient terriblement lourds et l’homme fautif, blessé au plus profond de lui-même par ses propres égarements.

Mais quelle chanson tiendrait dans ce nouveau contexte où, dans un article intitulé « Le nouveau grand rabbin de France adepte du copier-coller », un journaliste de Médiapart juxtapose des pages, des paragraphes entiers d’ouvrages du nouvel élu Haïm Korsia, si semblables à des écrits d’autres auteurs. La démonstration s’appuie sur un travail comparatif impressionnant.

Le plagiat est-il banalisé au point qu’il figure comme une pratique usuelle, quasi légitime, faisant du livre un objet de promotion dont seul le renouvellement de l’emballage justifie la publication ?

 

Que sont les littéraires devenus ?

Les universitaires sont les mieux placés pour donner l’exemple  – c’est leur mission de service public après tout – , pour prôner les valeurs humanistes, promouvoir le savoir, favoriser le progrès des connaissances. Mais telle est la nature humaine : on trouve aussi parmi eux des maraudeurs, des contrefacteurs, bref, des auteurs de plagiats, pas subtils du tout même, bruts de décoffrage.

Pas les littéraires, quand même, les accrocs du chef d’oeuvre, les spécialistes ès style, les sondeurs d’originalité ! las…

Deux chercheurs en littérature, de deux universités différentes, viennent d’être condamnés pour contrefaçon. L’une pour sa biographie sur le poète Armand Robin publiée aux Editions Aden ; elle fait appel. On attend donc dans quelques mois le dénouement.

L’autre, pour un ouvrage publié aux Presses Universitaires de France, intitulé Littératures du Moyen Age. Là, l’affaire est réglée : sa collègue plagiée de l’Université de Bordeaux a obtenu gain de cause, aussi bien en première instance qu’en appel. La cour d’appel de Bordeaux a confirmé sa décision dans un arrêt de 10 juin dernier : des « membres de phrases identiques s’intègrent dans les mêmes démonstrations et sont parfois illustrés des mêmes références », et « une telle similitude renouvelée ne peut résulter exclusivement du caractère courant du vocabulaire employé ou d’un champ lexical incontournable mais implique une reprise volontaire par Madame… ». Quant à l’oeuvre de la plagiée, deux fascicules de 98 et 57 pages chacun, mis en ligne par l’université de Bordeaux à destination des étudiants inscrits au Service de la Formation à Distance, les juges ont bien reconnu son originalité : « une étude personnelle approfondie, créatrice d’oeuvre ». Hommage à l’auteur…

Voilà un signal d’alarme fort pour les universitaires. Un rappel, en fait, mais bien utile : les cours, pour peu qu’ils portent l’empreinte de la personnalité de l’enseignant, sont protégés au titre du droit d’auteur.

Une éthique de façade

Le plagiat s’affiche toujours masqué, drapé de dignes atours. Le geai, ou la corneille selon la fable, n’en a pas fini de plumer le paon et de se parer des meilleures intentions.

Le colloque du 20 mai intitulé « Approche éthique du plagiat » se tiendra à l’Université Paris 8 sous l’égide du comité d’éthique de cette même université. Alain Quemin, professeur de sociologie de l’Art et membre honoraire de l’Institut universitaire de France avait eu l’initiative de ce comité d’éthique dans l’espoir que soient enfin traités les dossiers de plagiats en souffrance. Mais il vient de se résigner à en démissionner lorsqu’il a constaté que le colloque du 20 mai « visait seulement à enterrer définitivement des cas restés impunis en brassant beaucoup d’air sur des notions abstraites mais en évitant soigneusement de traiter des cas concrets, contrairement aux engagements pris à sa création ».

Le détail de cette succession de capitulations face au plagiat, ainsi dénoncée par celui qui croyait à la possibilité d’une éthique en matière de recherche au sein de son université, est rigoureusement expliqué sur le blog Archéologie du copier-coller : « Aussi difficile que ce soit à croire, il y a parmi ces collègues associés à la préparation du colloque Approche éthique du plagiat un directeur d’école doctorale plagiaire (accessoirement membre du CNU de la 71e section) et des collègues qui au titre même de leurs fonctions de directeurs d’écoles doctorales ont dans le cadre d’une Commission déontologie « expertisé » et validé une thèse à près de 100% plagiaire ».

Plusieurs universitaires ont décliné l’invitation à ce colloque dont la visée est plus que douteuse.

La Russie… aussi !

Bakhtine n’était qu’un précurseur en matière de plagiat universitaire et d’imposture intellectuelle… Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota ont fait une longue mise au point sur cette question tabou dans leur ouvrage Bakhtine démasqué (Droz, 2011). L’exercice de détournement d’idées, de textes… et de thèses est toujours en vogue en Russie :

« Une expertise de la Bibliothèque nationale russe a confirmé le large recours au plagiat dans les thèses de doctorat de responsables russes, dont le très controversé délégué du Kremlin aux droits de l’enfant, a indiqué aujourd’hui un collectif d’opposition. » (lire l’article entier sur Figaro.fr).

Mais nous le savons pour l’avoir à plusieurs reprises annoncé dans nos « Actualités », la Russie n’a pas le monopole des thèses recyclées : on se souvient des plagiats de thèses en Allemagne (actualité du 22 février 2011), en Suisse à l’Université de Neuchâtel , en Hongrie en février 2012… mais n’allons pas chercher au-delà de nos frontières : tout récemment en France, à l’Université de Toulouse, un enseignant-chercheur a été condamné par le tribunal pour contrefaçon (article du 5 janvier 2014), mais aussi à Bordeaux en septembre 2013 – les deux affaires sont en appel. La liste pourrait s’allonger. Ne faisons pas notre Sganarelle…

Et si Charles Fourier demandait des comptes à Isidore Ducasse ?

« Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu’il y a des hommes. » On connaît la méthode de Lautréamont, qui consiste à retourner comme un gant les affirmations de ses prédécesseurs : méthode créative qui renouvelle une expression ressassée sous un tour provocateur.

Henri Béhar a eu la bonne idée de rappeler – de découvrir ! – qu’Isidore Ducasse ne faisait ainsi que reprendre la méthode de « l’écart absolu » prônée par Charles Fourier dans La Fausse industrie, morcelée, répugnante, mensongère et son antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique… de 1835. Et il faut lire son article tout juste mis en ligne dans les Cahiers Lautréamont et précédemment publié dans la revue Europe de juillet dernier (n° 1010-1011). Henri Béhar précise que l’intention est différente chez les deux hommes : pour l’un, la dérision ; pour l’autre, une nouvelle forme de vérité.

Mais si les deux ressuscitaient, se chamaillaient et se prenaient de suivre l’esprit du temps, le nôtre, celui de la dispute contentieuse ? Et si Fourier assignait Ducasse pour contrefaçon. Que diraient les juges aujourd’hui ?

Ducasse peut continuer à dormir tranquille : il serait heureusement acquitté. Telle est la jurisprudence actuelle, relativement constante sur ce point, ainsi que le rappelle ce jugement récent du tribunal correctionnel de Paris (19-12-2013, page 11) : « Il est de jurisprudence constante que la protection conférée par le droit d’auteur ne peut s’appliquer ni à une technique, ni à une méthode, ni à un procédé, ni à un système, mais seulement à une création de l’esprit. » Souvenons-nous de l’affaire Christo, qui n’avait pu faire interdire par les juges la reprise de la méthode de l’emballage de monuments. Seule est protégée par le droit d’auteur la mise en forme originale d’une idée ou d’une technique.

Resquiescant  in pace !