La transmission de l’oeuvre

La revue Médium consacrée à l’étude de la transmission culturelle sort son n° 39 sur le thème de la génération. Je ne devais pas manquer l’occasion d’évoquer la question de la transmission de l’oeuvre de génération en génération, se fourvoyant entre le désir des ascendants à marquer leur monopole sur leur production intellectuelle et l’aspiration des ascendants à monter sur les épaules de leurs maîtres pour voir plus loin, quitte à cueillir au passage le fruit de leur travail.

Tel est l’objet de cette analyse que je livre dans Générations, le volume printanier de Médium : 1992-2013 : vingt ans de jurisprudence pour préciser, au gré des contentieux sur la propriété intellectuelle, les conditions de transmission des connaissances d’un livre à l’autre, d’un auteur à l’autre, d’une génération à la suivante.

Générations

Générations

« De la dernière décennie du XXe siècle à la première du XXIe, une génération a vu se consolider les règles et les modes de transmission de l’information, qu’elle soit purement factuelle ou conceptualisée, qu’elle soit issue de la recherche universitaire, de l’enquête journalistique, de l’investigation personnelle ou du témoignage. Une bonne quinzaine de jugements et d’arrêts ciblent précisément la question cruciale de la protection des données historiques et documentaires dans le champ littéraire : essais, biographies, romans historiques, récits de témoignage, articles de presse, publications universitaires. Chaque cas particulier illustre le même conflit d’intérêts : l’enjeu est celui de l’équilibre entre d’une part, le droit de l’auteur – écrivain, chercheur, journaliste – qui revendique sa paternité sur son œuvre, résultat de ses investigations, et d’autre part, la liberté de création et d’information qu’une protection abusive des données risquerait d’entraver… » A suivre sur papier !

Qu’est-ce qu’une écriture personnelle ?

Ce sera le sujet de ma conférence ce vendredi 21 février à 15H45 à l’Université de Paries-Ouest Nanterre La Défense, Bâtiment B amphi. En voici, pour la mise en bouche, l’incipit :

« Poser une telle question relève, reconnaissons-le, d’une certaine naïveté. Mais, précisément, la naïveté, à savoir le caractère pur et simple, sans artifice, n’est-elle pas le préalable indispensable à toute interrogation sur la possibilité d’une écriture authentique, sans recherche de l’effet, effets de styles, effets de texte ? Le naïf, du latin nativus, qui naît, qui est reçu en naissant, inné, donné par la nature, naturel, aspire ardemment à la possibilité d’une expression de soi qui ne soit pas biaisée ou empruntée, sous l’emprise de l’autre, des modèles, du déjà écrit.

Hélas pour les âmes sensibles, en matière d’écriture, le naïf est un sot, un raté de l’écriture. À vouloir se tenir si proche de l’origine, d’un moi, qui par nature, échappe au moi, l’écriture personnelle risque de n’être que balbutiement, un b.a.-ba informe qui ne vaut que pour celui qui le formule. Le premier jet n’est souvent qu’une piètre traduction de notre être. Plus en faut pour effleurer l’indicible vérité de soi, à sa racine, à son commencement. »

Le texte sera disponible en anglais pour les anglophones.

Le congrès aura lieu du 19 au 22 février 2014. Le programme est disponible sur le site WRAB, Writing Research Across Borders III.

A vendredi !

La Russie… aussi !

Bakhtine n’était qu’un précurseur en matière de plagiat universitaire et d’imposture intellectuelle… Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota ont fait une longue mise au point sur cette question tabou dans leur ouvrage Bakhtine démasqué (Droz, 2011). L’exercice de détournement d’idées, de textes… et de thèses est toujours en vogue en Russie :

« Une expertise de la Bibliothèque nationale russe a confirmé le large recours au plagiat dans les thèses de doctorat de responsables russes, dont le très controversé délégué du Kremlin aux droits de l’enfant, a indiqué aujourd’hui un collectif d’opposition. » (lire l’article entier sur Figaro.fr).

Mais nous le savons pour l’avoir à plusieurs reprises annoncé dans nos « Actualités », la Russie n’a pas le monopole des thèses recyclées : on se souvient des plagiats de thèses en Allemagne (actualité du 22 février 2011), en Suisse à l’Université de Neuchâtel , en Hongrie en février 2012… mais n’allons pas chercher au-delà de nos frontières : tout récemment en France, à l’Université de Toulouse, un enseignant-chercheur a été condamné par le tribunal pour contrefaçon (article du 5 janvier 2014), mais aussi à Bordeaux en septembre 2013 – les deux affaires sont en appel. La liste pourrait s’allonger. Ne faisons pas notre Sganarelle…

Et si Charles Fourier demandait des comptes à Isidore Ducasse ?

« Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu’il y a des hommes. » On connaît la méthode de Lautréamont, qui consiste à retourner comme un gant les affirmations de ses prédécesseurs : méthode créative qui renouvelle une expression ressassée sous un tour provocateur.

Henri Béhar a eu la bonne idée de rappeler – de découvrir ! – qu’Isidore Ducasse ne faisait ainsi que reprendre la méthode de « l’écart absolu » prônée par Charles Fourier dans La Fausse industrie, morcelée, répugnante, mensongère et son antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique… de 1835. Et il faut lire son article tout juste mis en ligne dans les Cahiers Lautréamont et précédemment publié dans la revue Europe de juillet dernier (n° 1010-1011). Henri Béhar précise que l’intention est différente chez les deux hommes : pour l’un, la dérision ; pour l’autre, une nouvelle forme de vérité.

Mais si les deux ressuscitaient, se chamaillaient et se prenaient de suivre l’esprit du temps, le nôtre, celui de la dispute contentieuse ? Et si Fourier assignait Ducasse pour contrefaçon. Que diraient les juges aujourd’hui ?

Ducasse peut continuer à dormir tranquille : il serait heureusement acquitté. Telle est la jurisprudence actuelle, relativement constante sur ce point, ainsi que le rappelle ce jugement récent du tribunal correctionnel de Paris (19-12-2013, page 11) : « Il est de jurisprudence constante que la protection conférée par le droit d’auteur ne peut s’appliquer ni à une technique, ni à une méthode, ni à un procédé, ni à un système, mais seulement à une création de l’esprit. » Souvenons-nous de l’affaire Christo, qui n’avait pu faire interdire par les juges la reprise de la méthode de l’emballage de monuments. Seule est protégée par le droit d’auteur la mise en forme originale d’une idée ou d’une technique.

Resquiescant  in pace !

Les juges montrent l’exemple aux universitaires

Une affaire récente de plagiat à l’Université de Toulouse -une thèse recopiée en partie d’un mémoire de master – a fait l’objet d’une condamnation pour contrefaçon par le tribunal correctionnel de Paris le 19 décembre dernier. L’auteure de la thèse a donc bien été reconnue comme plagiaire ; en revanche, l’époux, doyen de la faculté où enseigne la contrefactrice et codirecteur du mémoire plagié, a échappé au grief de complicité ; les juges sont en effet restés dans leur rôle, comme l’explique Jean-Noël Darde dans son blog archéologie du copier-coller :

« le tribunal a pris soin de distinguer les délits – celui de contrefaçon ou de complicité de contrefaçon – et les fautes déontologiques et éthiques qui ne sont pas de son ressort mais de celui des seules instances universitaires. Ainsi, après avoir condamné Christine Marchal-Sixou pour contrefaçon, le tribunal reproche son attitude à l’époux de la contrefactrice mais conclut :  « Néanmoins ces éléments qui relèvent de l’éthique et de la déontologie, ne caractérisent pas une complicité au sens pénal ». Les juges ne pouvaient plus clairement, tout en restant strictement dans leur rôle, suggérer que le doyen Michel Sixou était un complice du point de vue de la déontologie et de l’éthique. Le Tribunal rappelait ainsi implicitement que c’est aux juges de sanctionner les délits, mais c’est aux seules instances universitaires de traiter les écarts à la déontologie et à l’éthique. »

Il est urgent que les instances universitaires (commissions disciplinaires en premier lieu) prennent leurs responsabilités afin que les affaires de plagiat de mémoire et de thèse soient examinées avant même qu’un recours devant les tribunaux ne s’impose. Les juges se voient en effet confrontés à des cas qui auraient dû être traités en amont, au sein de l’université, selon les règles de déontologie propres à la recherche. Ce jugement du tribunal correctionnel de Paris est clair sur ce point et invite les universitaires à se mobiliser contre les manquements à l’éthique universitaire. Puisse-t-il être lu et suivi d’effets !